Auteur sylvie le 20 janvier 2011, 0 commentaire(s)

C’est un fait avéré : les jeunes bibliothécaires qui sortent fraîchement de l’école n’y connaissent rien en littérature de jeunesse. A moins qu’elles soient de manière innée passionnées par la chose, on apprend quasiment rien en formation sur ce sujet. Je dis « elles » parce que c’est un métier féminin essentiellement, mais je devrais dire « ils » car il y a aussi des hommes (rien à faire, je suis une féministe convaincue, même pour les accords de la langue française). D’aucuns regretteront la disparition du CAFB (ancienne formation diplômante) qui donnait, paraît-il, de solides bases en la matière.

 

Je suis persuadée que dans la vie, on n’apprend rien que par soi-même. Je dis ça parce que j’ai une looooongue formation universitaire dont j’ai très peu retenu au fond. Les seules données qui soient restées imprimées à jamais dans mon petit cerveau, sont celles que je suis allée chercher moi-même et pour lesquelles j’avais d’emblée une affection. Alors même pour les jeunes bibliothécaires, il n’est jamais trop tard. Il suffit de le vouloir, de s’y intéresser, de lire et relire et hop, le tour est joué. Je me souviens avoir débuté dans le métier d’une manière très casse-gueule. J’ai été embauchée par une commune X comme responsable de la médiathèque et d’un coup, il fallait tout faire, gérer les papiers administratifs, savoir accueillir les classes, faire des expos, des animations, savoir cataloguer, importer des notices, recouvrir les livres, les coter, les ranger, gérer un cybercentre, encadrer une équipe de dix personnes, savoir parler aux élus, tout connaître de la littérature adulte et jeunesse… Bref, moi qui n’avais que 22 ans à l’époque j’en fus fort « marrie », comme ils disent dans les livres.

 

Heureusement que j’avais fait un peu mes gammes avant, dans diverses bibliothèques à Toulouse et que je savais, du moins partiellement, de quoi il en retournait. Mais il y a autant de métiers de bibliothécaires que de bibliothèques différentes, par conséquent je n’avais jamais eu l’occasion d’apprendre ce qu’était la littérature de jeunesse de manière approfondie. Jusqu’alors, je cataloguais surtout des actes de colloques en langues étrangères et en vingt volumes, avec index, renvois et tutti quanti. Rien à voir, donc, avec les livres pour enfants.

 

Je me suis donc mise à lire avec boulimie tout ce qui me passait par la main, et je dois dire qu’il en passait, des livres. J’ai  découvert, pour mon plus grand plaisir, de très très belles choses, dignes d’un travail d’orfèvre, où le texte et l’image s’entremêlent avec bonheur et où on est soufflé dès la première page. Le plus souvent quand même, et c’est là hélas une loi universelle qui s’applique à tant et tant de choses, la plupart de ces petits livres me tombaient des mains. J’ai vite compris que je sortirai plutôt très abattue de toute cette abondance de publications « pour la jeunesse ».

 

Il suffit d’ailleurs d’aller faire un tour au supermarché le plus proche pour s’en convaincre : un étalage de nullités à grand renfort de paillettes et gadgets inutiles. Plusieurs options possibles quant au contenu. Cela peut être par exemple un récit « gnan-gnan » teinté de métaphysique pour enfants de bas étage : « l’enfant aux cheveux bleus savait bien qu’il lui fallait traverser le lac magique des deux mondes pour atteindre l’autre rive, mais il allait devoir affronter la sorcière mangetout qui dévore les petits enfants trop curieux, c’est pourquoi il décida de l’affronter et patin couffin… » Voilà la version soft, que l’on trouve dans les livres pour enfants qui doivent suivre tout un parcours initiatique.

 

Autre option, à grosses ficelles elle aussi, il s’agit d’écrire n’importe quoi, n’importe comment et l’enfant ni verra que du feu : personnages mal ficelés, intrigues nulles, décors inexistants… Son pendant inverse n’est pas mieux : fuyons les auteurs qui ont décidé de profiter de l’aubaine d’un enfant devant son livre tout seul et sans défense pour lui bourrer le crâne avec un descriptif sur la reproduction des sangsues en milieu aquatique ou la multiplication des champignons en terrain argileux. Ils confondent juste histoire pour rêver et documentation, ce à quoi les auteurs rétorquent (peut-être à juste titre, je ne sais pas)  « mais que voulez-vous les parents n’achètent pas sinon »… 

 

Le plus terrible est le style « racontons tout en rythmes » : « Mirouli roula dans la mousse et voilà que je te pousse ». Même si l’enfant va rigoler (inévitable si vous le lisez à voix haute), rares sont les auteurs qui arrivent à raconter une vraie histoire qui tienne la route et il est vite difficile de savoir de quoi il est vraiment question. Pas grave, les enfants adorent ça, paraît-il.

 

Enfin, pour conclure, un style qui a le vent en poupe depuis quelque temps, ce que je trouve plutôt inquiétant. Il s’agit des livres pour enfants qui vont à fond dans le pathos : mères violées ou suicidaires, pères alcooliques et violents, enfants maltraités, petits frères atteints de leucémie et mourants… La littérature de jeunesse pour enfants dépressifs. Ok, la vie n’est pas rose ni de tout repos, cela on le découvre bien assez vite, mais pourquoi vouloir absolument en rajouter une couche par le livre ? Il est évident qu’il est nécessaire et sain qu’il existe des livres sur ces questions, on ne va pas, à l’inverse, aller dans le déni complet. Mais pourquoi en publier autant ? Au mieux, l’enfant qui est effectivement confronté à des traumas dans la vraie vie y verra un réconfort l’espace d’un instant car il pourra s’identifier, au pire l’enfant qui n’avait jamais songé par exemple que sa mère pouvait se suicider sera projeté dans une angoisse terrible alors qu’il n’avait rien demandé. Et celui qui vit un drame effectivement n’aurait-il pas besoin de penser plutôt à autre chose que de ressasser son malheur en le lisant ?

 

Je ne suis pas en train de dire qu’il faut protéger les enfants de la réalité… La plupart sont assez malins pour faire la part des choses, c’est certain. Néanmoins le livre doit aussi apporter un monde de rêve, un langage poétique, de la légèreté. C’est l’abondance des publications de ce type ces dernières années qui m’inquiète. Est-ce parce que le monde va très mal effectivement et que la littérature n’en est que le juste reflet ? Ou est-ce que pendant trop longtemps les éditeurs ont été frileux en la matière et s’en donnent maintenant à cœur joie ? Je n’ai pas de réponse à ces questions. Ce qui est certain, c’est qu’un tel déferlement de gravité dans l’enfance n’est certainement pas une bonne chose. Sous couvert de vouloir bien faire, les stimuler, les informer, on balance trop d’informations dans les jeunes cerveaux qui, n’ayant pas la maturation nécessaire et le vécu pour y faire face, finissent par saturer. Combien d’enfants trop stressés, manquant de concentration, repliés sur eux-mêmes de manière égocentrique, soumis à la vitesse et la force des images par écrans interposés (télévision, jeux vidéos), stimulés à l’envie par des stages, des cours accélérés et j’en passe ? Faut-il en rajouter avec des récits violents, pessimistes à l’envie, un langage cru et sans détours ? Aucune poésie là-dedans, aucun temps accordé à la rêverie, l’imagination… Et si c’était cela, peut-être, le vrai drame de l’enfance ?

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